Indianapolis

Je suis à Indianapolis. Dans la gare de bus. J'ai trois heures à perdre avant le départ de mon Greyhound, alors j'écris sur un bout de papier. J'ai toujours un stylo sur moi quand je voyage, on ne sait jamais. Une envie, non, un besoin d'écrire ce que je ne peux pas crier peut arriver soudainement. C'est le cas.

La gare est assez petite, enclavée sous des voies où circulent d'improbables trains, que l'on ne voit pas, mais dont on entend les rares vibrations. Elle est sale, du moins à l'échelle américaine. Et triste. J'ai acheté un hot-dog à peine chaud dans le petit snack. La machine à pop-corn est plutôt graisseuse. Par miracle ils ont aussi quelques paquets de cigarettes. Une fois de plus, j'ai mal calculé mes stocks nécessaires. Mais on s'emmerde tellement dans ces villes américaines. Rien d'autre à faire que fumer. Un moment avant, je suis allé marcher dans le centre-ville. Enfin, je suppose que c'est le centre-ville. C'est vide. Il n'y a rien, à part un immense centre commercial. J'ai passé une bonne heure à trainer dans un magasin qui vend des livres, un autre qui vend des jouets éducatifs. A part ça, une boutique Disney, une boutique Warner-Bros, un Starbucks Coffee. Les mêmes qu'à Boston ou St-Louis. Toutes les villes moyennes se resssemblent. Elles vous présentent leurs vitrines, qui sont vides. Pas vides de contenu, mais d'intérêt, d'histoire, de culture.

A quoi on pense en France quand on parle d'Indianapolis? A la course automobile, sans doute. J'ai vu le fameux anneau depuis l'avion. Des courbes pas très excitantes. Une forme simple, facile à suivre, à l'américaine. En atterrissant à St-Louis il y a quelques mois, c'était le grand arche que j'avais vu du ciel. Et le Mississipi. Encore un nom qui fait résonner des souvenirs de choses vues, lues ou entendues, il y a longtemps. Mais là, ça touche le côté sombre de l'histoire américaine, si j'ose dire. Pour les USA d'aujourd'hui, mieux vaut s'exciter sur les courses automobiles. On en revient donc à Indianapolis, où j'attends mon bus. En plus, je ne sais pas trop où je vais. Le Greyhound va me laisser à vingt kilomètres de ma destination finale. Je pense que je vais faire du stop. Le chauffeur de taxi qui m'a amené en ville il y a quelques heures m'a fortement déconseillé cette idée. Il m'a dit que les automobilistes, quand ils voient quelqu'un marcher au bord de la route, non seulement ne s'arrêtent jamais, mais en plus téléphonent à la police du comté. Et que quand la voiture de police arrive et qu'il n'y a pas de témoin autour, il faut faire très attention. Je pense qu'il a un peu exagéré. Il m'a dit que les gens sont comme ça, ici. Ils ont peur des étrangers. Que lui est né en Somalie, citoyen américain depuis des dizaines d'années, et qu'il se sent encore étranger à Indianapolis. Et que, quand il est retourné en Somalie comme touriste, il se sentait étranger là-bas aussi. Sympathique, ce chauffeur de taxi. Même s'il m'a arnaqué d'au moins dix dollars.

Les personnages qui circulent dans la gare sont assez intéressants à étudier. Ce n'est pas l'Amérique triomphante des golden-boys et des start-ups dont on nous abreuve en France à longueur de feuilleton et de reportage. Les riches ne prennent pas le bus. Une majorité de noirs, dont cette fille aux jambes superbes qui vient de s'asseoir à côté de moi avec son très jeune enfant. Quelques latinos, un ou deux asiatiques. Une population inverse de celle que je croise tous les jours dans mon laboratoire. Les pauvres ne peuvent pas se payer l'université. Le type qui est à ma droite, probablement d'origine coréenne ou taiwanaise, vérifie des pages remplies de chiffres. Il doit avoir un commerce. Un vieil homme voûté passe devant nous en trainant une petite valise à roulettes. De loin, il faisait illusion avec son costume gris. On aurait pu le croire quelque riche retraité égaré. Maintenant qu'il est juste devant moi, je comprends pourquoi il est là. Sa valise ne ferme que d'un côté, sa veste est complètement pourrie, et ses lunettes tiennent avec tellement de papier collant qu'il semble avoir un gros pansement sur les deux yeux. Pas de Sécurité Sociale, ici. Il est misérable. Je vais dépenser au cours de ce week-end plus d'argent qu'il n'en gagnera jusqu'à la fin de sa vie. Juste pour réaliser un vieux rêve inutile. Une femme blonde et empâtée au point qu'elle marche curieusement, comme un jouet, avec une sorte de balancement successif sur chacun des énormes morceaux de chair qui sont ses jambes, apparait dans un coin. Derrière elle, ses deux fils, sans doute. Déjà gros. Les fameux Monstres sans Cou que vomit Elizabeth Taylor dans "La chatte sur un toit brûlant". Voilà le futur déjà normé de la classe moyenne américaine. Je préfère regarder les jambes de ma voisine de gauche. Un peu de beauté dans ce lieu sinistre.

Il me reste encore une heure à tuer. Je vais aller fumer dehors, même s'il n'y a rien à voir, à part quatre ou cinq drapeaux américains flottant dans le champ de vision, qui est pourtant limité. C'est une obsession chez eux. Ca me permettra au moins de respirer autre chose que cet air conditionné glacé. Au-dessus de la porte de la gare, il y a écrit en lettres épaisses: "Welcome to Indianapolis".

[Post-scriptum, écrit dans le bus]

Un clochard à bicyclette est venu me demander une cigarette. Des croûtes sur les bras, une odeur infecte d'alcool et de crasse. Heureusement, il y avait un peu de vent. Il a posé son vélo, s'est assis à côté de moi, et on a discuté un long moment. Il m'a parlé de ses parents venus depuis Israel jusqu'en Oklahoma. Bel exemple de rêve américain parfaitement accompli en une seule génération: de la pauvreté au bord de la Méditerranée à la pauvreté à Indianapolis. Quand je lui ai dit que j'étais français, il m'a demandé si j'avais visité beaucoup de pays. Que lui aimerait bien voyager, s'il pouvait. On a bien rigolé quand il m'a dit qu'il m'avait pris pour un Arabe, au début, et qu'il avait pensé un moment que j'allais poser une bombe dans la gare. J'aurais peut-être du. Puis j'ai senti que l'heure tournait, on s'est serré la main, et j'ai attrapé mon bus d'extrême justesse. Ce type puait affreusement, était à moitié saoûl, mais ses yeux bleus devenaient lumineux et curieux comme ceux d'un enfant quand nous parlions de pays lointains, de kibboutz, de Paris ou du cercle polaire. C'est quelques minutes avant de quitter Indianapolis que j'y ai trouvé un peu de vie.





[guillermito a gmail com] - [Home]